12 mars 2015

Aucun de nous ne reviendra - Charlotte Delbo

« Vous qui avez pleuré deux mille ans
un qui a agonisé trois jours et trois nuits

quelles larmes aurez-vous
pour ceux qui ont agonisé
beaucoup plus de trois cents jours et beaucoup
 plus de trois cents journées
combien
pleurerez-vous
ceux-là qui ont agonisé tant d'agonies
et ils étaient innombrables

Ils ne croyaient pas à résurrection dans l'éternité
Et ils savaient que vous ne pleureriez pas. »


Charlotte Delbo fut l'une des 230 femmes du convoi du 24 janvier 1943 à destination d'Auschwitz. 230 femmes dont seulement une dizaine sont rentrées chez elle. Dans Aucun de nous ne reviendra, premier tome de sa trilogie autobiographique, elle raconte sa déportation pour "faits de résistance".
De tous les témoignages sur la déportation que j'ai pu lire, celui de Charlotte Delbo est de loin l'un des plus puissants, de par la plume de l'auteur. Sans aucune chronologie sauf celle de sa mémoire, elle lance, à travers des chapitres plus ou moins courts, des réflexions, des sentiments sur des passages de son parcours dans l'enfer concentrationnaire. Elle ne s'intéresse pas à elle spécialement, elle ne fait pas tourner son récit autour d'elle. Elle raconte surtout ses amies, ses camarades, elle devient ses amies, ses camarades, et toutes ensembles, elles ne forment plus qu'une seule entité, une entité douloureuse, qui meurt petit à petit.
Le froid est tout au long du récit une constante. J'ai eu froid en lisant ce livre, j'ai ressenti avec elle cette douleur dans mes os, dans ma peau, ce froid qui ne démord jamais, ce froid qui ne laisse jamais seul. La mort est à chaque tournant. Elle appelle chacune d'entre elles dans ses bras et c'est ce combat contre l'abandon que nous raconte Charlotte Delbo. Ces envies de tout laisser tomber auquel succède des moments de courage, de croyance en un futur en liberté. Comment peut-on continuer de croire qu'un jour la Libération arrivera face à de telles horreurs ?
Les exactions commises, les épreuves que subissent les déportées, rien n'est caché aux yeux du lecteur. Comment un Homme peut-il en arriver à faire subir de telles choses à ses semblables ? Les courses folles sans raison que la violence gratuite, les heures d'attente dans le froid implacable de la Pologne. Comment peut-on rester sain d'esprit après ça ? Traumatisée par son expérience, écrit à peine un an après son retour de déportation, ce témoignage n'est pas à mettre entre toutes les mains. Ne commencez pas à découvrir cette période de l'histoire avec ce livre, vous ne vous en remettrez pas. Mais lisez-le, lisez-le parce qu'il est un des plus profond, un des plus justes aussi, qui soit sorti sur ce sujet.

Et cette dernière phrase, comme une réponse à son titre : « Aucun de nous n'aurait du revenir. » C'est une leçon de vie que nous offre Charlotte Delbo avec cet ouvrage, un texte puissant, dur, beau sur l'une des plus grandes infamies du XXe siècle.

Aucun de nous ne reviendra, Charlotte Delbo. Minuit (2010). 181 pages. 9,70€.

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