18 mars 2015

La guerre n'a pas un visage de femme - Svetlana Alexievitch

« Je ne sais pas si je pardonnerais aujourd'hui. Je ne saurais le dire. Ma vie ne suffira pas à surmonter tout ce que j'ai vu à la guerre. Ma vie entière n'y suffira pas... Parfois, je voudrais pleurer. Mais je n'y arrive pas... »


La guerre n'a pas un visage de femme est le deuxième ouvrage de témoignage que je lis de S. Alexievitch (le précédent fut La supplication qui s'intéressait à Tchernobyl et ses conséquences) et je me rends compte que ces livres me passionnent à chaque.
Dans celui-ci, elle est partie, au milieu des années 70 dans toute l'URSS, à la rencontre d'anciennes engagées volontaires de l'Armée Rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. Plutôt que s'intéresser aux chiffres et aux batailles, elle leur a demandé de raconter leur vision de la guerre. Une vision toute à fait différente de celle que l'ont trouve dans les livres d'Histoire. Qu'elles aient été soldates, cuisinières ou infirmière sur le front, elles ont toutes vécues la guerre à leur manière.
Dans la longue introduction de l'édition de J'ai Lu, S. Alexievitch explique que, lors de sa première publication en URSS, l'ouvrage a subi de nombreuses coupures par la censure. Personne ne comprenait qu'elle veuillent « humaniser » ces femmes devenues des « héroïnes rouges ». Grâce à son travail, à ses rencontres aux quatre coins de l'URSS, on découvre tout un pan de l'histoire militaire de la dernière guerre complètement oubliée par les officiels actuels : la guerre triviale, celle vécue au jour la jour par ses protagonistes, loin des faits d'armes et des décorations dont on ne cesse de nous rabâcher aujourd'hui.
Divisée en autant de partie qu'il y a de chapitres, on suit graduellement leur histoire, leur engagement tout d'abord, leurs espoirs, leurs « rêves », la difficulté d'être prises au sérieux puis leur entraînement, souvent bâclé car il fallait de toute urgence des bras pour faire face à la débâcle. Et enfin, leur arrivée au front, leur première épreuve du feu et le début de la désillusion pour certaines. Toutes ces étapes dites avec des mots simples, des mots de femmes fortes mais dont personne n'avait préparée à ces quatre années de tuerie.
Ce ne sont pas des témoignages – il y en a quelques uns certes – mais des extraits, des morceaux de souvenirs rassemblés par sujet ou chronologiquement. Au fil des pages, l'auteure raconte aussi ces rencontres avec ces femmes, ces femmes qui pleurent, ces femmes qui n'osent pas raconter pour ne pas froisser les autres, ces femmes qui ont perdues foi en le communisme et celle qui l'ont encore. Ce sont les témoins d'un même événements mais aucune ne l'a vu de la même façon, chacune à sa propre histoire de par l'importance de celui-ci.

Avec ce document exceptionnel et très fourni, Svetlana Alexievitch rouvre une page de l'histoire du Xxe siècle oublié et redonne voix à ses protagonistes les plus oubliées : les femmes. De part leurs parcours, c'est un événement connu de tous qui prend une nouvelle forme sous nos yeux. La guerre n'a décidément pas un visage de femme...

U vainy ne zhanochae ablichcha, traduit du biélorusse par Gela Ackerman et Paul Lequesne, Svetlana Alexievitch. J'ai Lu (2005). 412 pages. 7,80€.

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