14 janvier 2016

Murs Murs - Tignous

« A notre procès, le procureur a dit : " Si toutes les femmes martyres tuaient leurs bourreaux, dans quel monde on vivrait." »


J'hésite depuis plusieurs jours à commencer cette chronique. Comment parler de cette bande dessinée, de ce reportage qui m'a tour à tour fait rire, m'a ému et m'a aussi appris beaucoup de choses sur l'être humain ? Les humains, j'ai toujours eu du mal à croire en leur bonté, en leur envie de rédemption. Peut-être que ce livre m'a fait changer d'avis.
Tignous, connu pour être dessinateur de presse, montre à travers ces 120 pages à quel point il est aussi un génial dessinateur judiciaire. Pendant 2 ans, il a visité des institutions pénitentiaires (les longues peines à Lannemezan, les femmes à Rennes, les mineurs à Porcheville et les maisons d'arrêt de Fleury et de Douai) pour y décrire la vie qui s'y passe, celle qui continue malgré l'enfermement. Il a rencontré les surveillants, les directeurs, les détenus et a mis en images et en texte ce qu'ils lui ont raconté.
C'est beau, visuellement parlant tout d'abord. Je connaissais son style de vu mais avoir ses dessins sous les yeux pendant ma lecture m'a permis de me rendre compte que je les trouve beaux. Beaux parce qu'avec quelques traits tout simples, une ambiance, une personnalité émerge qui, a ne pas en douter, doit ressembler fortement à la réalité. Beaux par leurs couleurs, toutes douces, loin d'agresser les yeux du lecteur et qui suggèrent plus qu'elles ne révèlent. Beaux par le texte, toujours juste – bien que il reste deux ou trois morceaux que j'ai été incapable de déchiffrer – jamais trop long, pour nous raconter ce qu'il a vu ou rapporter certaines anecdotes.
C'est beau parce que c'est plein d'humanité aussi. Je suis jalouse, j'aimerais croire que les humains ne sont pas tous des idiots mais c'est difficile. Tignous a peut-être réussi le début du travail de réconciliation entre moi et les gens autour. Sans jamais tomber dans le pathos, sans jamais émettre de jugements, il décrit ce qu'il voit avec beaucoup de justesse. Certaines anecdotes qu'il rapporte sont drôles - « J'en ai emmené un à l'équitation, le cheval l'a fait tomber, il a mis une beigne au cheval » - d'autres un peu moins - « Certains sont ici parce qu'ils sont coauteurs, avec leurs parents, de méfaits ».
On trouve aussi, au milieu des pages de reportages, des copies de papiers officiels des prisons – fiches de paye des détenus, « livret d'accueil » – ainsi que des copies de lettres, envoyées par des prisonniers à Tignous, des prisonniers qui ont refusés de lui parler en face-à-face mais qui ont quand même voulu raconter « leur » prison. Elles ont été ajoutées à l'ouvrage sans modifications, brutes de décoffrages, pas dénuées de fautes mais pleines de sincérité. Le travail fait par Chloé, sa femme, pour donner au dernier travail de son époux, après son décès, une vie est à souligner. Parce que sans sa ténacité, ces pages seraient restées cachées.


Un reportage en dessin sur l'envers des prisons françaises pas toujours reluisant, pas toujours drôle mais souvent inattendu. Un long travail qui nous offre une image nouvelle de l'univers pénitencier, sans fioriture, sans pathos non plus et avec beaucoup, beaucoup d'humanité. Un travail qui me redonne un peu foi en l'humanité de notre espèce. Chapeau Tignous !


Murs Murs : la vie plus forte que les barreaux, Tignous. Glénat (2015). 119 pages. 25€.

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