6 juin 2016

Ô vous, frères humains - Albert Cohen

« Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour sans paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours des siècles et nous savons ce qu'il vaut, bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine. »

Après avoir lu l'adaptation muette de Luz, j'ai eu envie de lire le texte original pour me faire une idée. Je n'avais jamais ouvert de roman d'Albert Cohen et commencer par ce texte « peu » connu face à Belle du Seigneur fut une bonne idée. Albert Cohen y raconte comment, lors de ses dix ans, il a découverte de façon violente l'antisémitisme dans les rues de sa ville.
Comme il le dit lui-même, « Ce n'est pas une histoire de camp de concentration que j'ai contée » mais cela n'enlève rien à la force de ce roman. Albert Cohen manie la langue française d'une telle façon, avec tant de beauté que l'on ne peut rester insensible à ce texte. On suit le jeune Albert, complètement sonné après l'attaque verbale du camelot, dans son errance à travers Marseille. Ce gamin semble devenir fou sous nos yeux, ne comprenant pas pourquoi on le traite d'une telle façon, pourquoi on le considère comme un paria alors qu'il n'est qu'un gentil petit garçon.
Avec un immense talent, Albert Cohen se raconte, sans fard. Le lecteur sent que, malgré les soixante ans qui séparent l'histoire et l'écriture de ce texte, Albert Cohen est en quelque sorte resté ce petit garçon déboussolé dans les rues de Marseille. Plusieurs fois, il fait des retours vers le présent pour nous raconter sa femme et l'amour qu'il lui porte, montrant que le petit garçon est devenu un adulte fort et amoureux. Il reste pourtant très cynique avec cette version enfantine de lui.
Il est aussi obsédé par la mort, cette grande putain. L'une des phrases qui m'a le plus marqué est son « Ô vous frères humains et futurs cadavres » parce que oui, quelque soit notre niveau social, notre sexe ou notre lieu de vie, dans la mort, nous ne sommes rien d'autres que des semblables. Ce texte est aussi, à travers cette histoire personnelle, un plaidoyer à la fraternité, pour l'amour de son prochain sans se faire d'illusion. Il n'oublie pas que la haine est plus nourricière que l'amour. Pourtant, Albert Cohen espèce qu'avec ses mots, il fera bouge les choses pour certains, même un petit peu.

Une ode à la fraternité à travers une terrible histoire, celle d'un enfant qui découvre l'antisémitisme à l'âge de 10 ans. Le texte d'Albert Cohen est l'un des plus fort que j'ai lu depuis plusieurs années. Si il n'est pas encore dans votre liste à lire, ajoutez-le. C'est court mais tellement intense que vous n'en sortirez de la même façon.

Ô vous, frères humains, Albert Cohen. Folio (2016). 213 pages. 6,50€. 

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